Le Roi Jean

14,8 x 21 cm
24 pages
Edition of 50 copies
2025

10€

Dans une forêt, à une époque où les routes — à peine des entailles, des pistes secrètes — étaient tracées par le pas des hommes qui s’y aventuraient, où l’on pouvait se perdre dans un labyrinthe d’ombres et de ronces, où le temps lui-même devenait incertain.

Dans une forêt constituée d’espaces verts, de vieux chênes, tantôt largement espacés, tantôt densément boisés, de prairies, d’épais taillis, de buissons et de hautes fougères, de landes ; et d’autres parties encore, clôturées, de terres arables et de prairies.

C’est dans cette forêt qu’opéraient les gangs des Cerfs Morts et les Anges de la Forêt, qui hantaient les labyrinthes d’arbres.

Les uns, vêtus d’anachroniques armures — un assemblage de bric et de broc — le visage peint en noir, faisaient intrusion aux abords des habitations et des parcs, tuaient et emportaient des cerfs, l’animal roi, sauvaient des criminels des mains de la police, glissaient sous la porte des notables locaux des lettres de menace anonymes :  Justice ou la forêt vous prendra. 

Plus tard, les autres — de fantomatiques lueurs, hirsutes et nues, sentinelles semblant flotter dans l’air sans jamais laisser de traces derrière eux, ou joggers astraux courant entre les arbres et les rochers à la recherche des riches amateurs de chasse, de marchands, d’avocats, d’officiers de l’armée — prirent leur relais.

On disait d’eux qu’ils étaient le souvenir des premiers,  des Diggers, des Levellers. 

La forêt n’oublie jamais, et c’est dans cette forêt et sous  ces deux formes que vécut le Roi Jean, cavalier masqué aux gants noirs.

Pas plus que nous n’avons de preuve de l’identité du Roi Jean – seigneur tombé en disgrâce ? prêtre hérétique ? Déserteur ?  paysans ruinés ? braconniers devenus résistants ? Vagabond  ? fugitifs ? on disait que le Roi Jean ne fut jamais un seul homme, il était plusieurs, ou il était nul.

Il arrivait qu’on aperçoive à plusieurs endroit et en même temps des hommes au visage peint en noir veillant à la protection de la foret et des animaux qui y vivaient, attaquant simultanément exploitations agricoles illégales,  propriétés privées qui rongeaient les terres communes
et chasseurs.

Ces figures masquées veillaient, partout et nulle part, ils apparaissaient de derrière un arbre et étaient capables de disparaître tout aussi facilement dans les replis de la végétation. 

De la sorcellerie des bois, une révolution sans traces, sans visage, sans corps à capturer. 

Leurs modes opératoires rappelèrent les luttes paysannes contre l’enclosure des communs, ces terres autrefois ouvertes à tous, privatisées par des seigneurs locaux.

Le gang des Cerfs Morts  brisaient les barrières, incendiaient les clôtures, et rendaient aux communautés rurales des parcelles arrachées à la forêt.

Quand aux spectres des Anges de la Forêt, eux hantèrent les marges de notre monde civilisé.

Les années passèrent. On coupa les vieux chênes, on dressa des murs là où autrefois s’étendaient les communs. Les clôtures gagnèrent du terrain, les routes tranchèrent la forêt, les caméras remplacèrent les sentinelles, et des installations touristiques supplantèrent les marais.

Puis, soudainement, des drones de surveillance tombèrent du ciel, des barrières furent lacérées en pleine nuit, des lotissements de luxe disparurent sous des torrents de boue.

Dans un parking désert, un arbre poussa en une nuit, et l’on put lire, tagué sur le béton :  La forêt se souvient. 

Les animaux domestiques partirent. Ils réapprirent la chasse, redécouvrirent la patience. Ils se mirent à rôder aux frontières des villes. Des silhouettes maigres au début, puis rapides, massives, organisées. la nuit fut remplie d’yeux 

Enfin, apparurent des silhouettes faméliques, drapées de mousse et de boue, perchées sur les toits, et dans les rues des joggers luminescents aux yeux éteints.

Le sauvage veille, partout et nulle part à la fois.


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